Le Journal
Volume 12, No. 3 - Août 2006 (Édition web)

Où sont partis tous les bons jobs?

Par Louis Erlichman, directeur de la recherche

À lire les journaux de ces jours-ci, on pourrait croire que les perspectives d’emploi soient actuellement excellentes. Le taux de chômage national est à son plus bas depuis des décennies et on parle de pénuries de main-d’œuvre générale et spécialisée et du désespoir des employeurs à combler des postes vacants.

Par ailleurs, quelque chose cloche dans ce portrait. Selon la science économique classique (ou la bonne vieille loi de l’offre et de la demande), si la pénurie de main-d’œuvre était réellement si grave, les salaires devraient suivre une tendance à la hausse puisque les employeurs se livreraient à une surenchère pour s’accaparer les rares travailleurs disponibles. Or, bien que le salaire horaire moyen ait augmenté un peu plus rapidement que le taux d’inflation, cette augmentation moyenne est en bonne partie attribuable à l’économie surchauffée de l’Alberta – une province où les salaires plus élevés ne couvrent probablement pas les coûts supplémentaires de vivre dans cette économie en plein boom pétrolier. Le reste du Canada ne vit aucun boom. En juin 2006, on recensait toujours plus d’un million de sans-emploi. À l’est de l’Ontario, notamment au Québec, le taux de chômage se chiffre à 8 % et augmente. Parmi les jeunes, le taux de chômage se maintient au-dessus des 11 %.

Ce qui est particulièrement troublant est la chute constante du nombre d’emplois manufacturiers. Le nombre d’emplois dans ce secteur diminue de mois en mois (de près de 4 % l’année dernière), et 200 000 emplois (plus de 8 %) ont été perdus depuis 2002. L’Ontario et le Québec – les deux provinces formant le centre manufacturier du pays – ont été les plus durement touchés, mais le déclin du secteur manufacturier se fait sentir d’un bout à l’autre du pays. En 2006, il emploie moins de 14 % de la main-d’œuvre canadienne comparativement à plus de 20 % en 1980.

Les causes de l’érosion de l’assise manufacturière du Canada sont nombreuses. Plus récemment, la montée en flèche des prix de l’énergie – appuyée par la Banque du Canada – a gonflé la valeur du dollar canadien, faisant en sorte que les biens manufacturés au Canada deviennent de moins en moins concurrentiels. La hausse des prix de l’énergie nuit également à nos secteurs manufacturiers consommateurs d’énergie. À plus long terme, notre secteur manufacturier sera frappé de plein fouet par la multiplication des installations manufacturières bon marché en Chine et dans d’autres pays à bas salaires (aidée par l’exploitation des travailleurs et la dégradation environnementale) et leur intégration de plus en plus forte dans les marchés mondiaux. Des accords internationaux, l’accord commercial entre le Canada et les États-Unis, l’ALENA et l’OMC ont tous eu pour effet de restreindre des politiques gouvernementales actives ayant stimulé et soutenu les manufacturiers du pays au travers de l’histoire. Pensons aux droits d’importation, aux préférences accordées aux produits canadiens, aux garanties de prêts à l’exportation, aux initiatives de soutien de la technologie, de la recherche et développement et de la formation, aux initiatives sectorielles et aux investissements publics directs.

Le pourquoi de l’importance des industries manufacturières

Certaines personnes affirment que nous ne devrions pas nous inquiéter de la dégradation de notre assise manufacturière. Elles prétendent que le transfert d’emplois du secteur manufacturier au secteur des services s’inscrit naturellement dans le développement économique. Là où cet argument ne tient pas la route est qu’il sous-entend que le niveau de vie de la main-d’œuvre canadienne continuera de diminuer. La rémunération moyenne des emplois manufacturiers est 30 % plus élevée que celle versée, en moyenne, aux travailleurs dans le secteur des services. Pour que les emplois dans le secteur des services soient bien rémunérés encore faut-il que le secteur manufacturier se porte bien.

Sans une solide assise manufacturière, les nouveaux emplois créés dans le secteur des services sont des emplois peu spécialisés, faiblement rémunérés et sans sécurité d’emploi. Par exemple, dans le secteur de l’hébergement et de la restauration, la rémunération hebdomadaire moyenne ne se chiffre qu’à 36 % de celle du secteur manufacturier. Nous remplaçons des emplois mieux payés, plus stables et davantage syndiqués par des emplois à bas salaire sans sécurité d’emploi.

Si nous souhaitons une économie qui assure des emplois stables et bien rémunérés, nous avons besoin d’une assise manufacturière solide et croissante qui crée de bons emplois directs et indirects dans les secteurs des services connexes. Nous devons renforcer les secteurs où nous sommes forts, rehausser la valeur des ressources que nous exportons par la fabrication à valeur ajoutée et créer de nouveaux secteurs en croissance.

Que pouvons-nous faire?

 Nous devons reconnaître nos échecs. La réduction des impôts des particuliers et l’augmentation des impôts des entreprises devait stimuler les investissements et la création d’emplois. Or nous réduisons les impôts des sociétés et des salariés à revenu élevé, et les sociétés canadiennes accusent des profits cinq fois plus élevés qu’en 1992. Pendant ce temps, les salaires ont à peine suivi l’inflation. Le pourcentage des profits des entreprises payés en impôts a chuté de 40 %, mais les investissements dans la fabrication et la création d’emplois continuent de stagner. Les PDG des grandes sociétés ont décidé d’affecter leurs profits supplémentaires à des fusions ou des acquisitions non productives mais lucratives ou encore à des investissements à l’étranger.

Notre politique économique doit est axée sur le retour au plein emploi, la création de bons emplois et le renforcement de notre secteur manufacturier. Nous devons nous doter d’une stratégie industrielle intégrée et positive assortie de programmes sectoriels afin de renforcer notre capacité de créer des emplois stables à long terme. Nous devons reconnaître l’importance de la viabilité environnementale, des droits des travailleurs et de l’équité. L’objectif n’est pas de nous replier sur nous-mêmes pour assurer l’autonomie de notre pays, mais plutôt d’engager la population à rebâtir la position manufacturière du Canada dans les marchés mondiaux.

Nous disposons de beaucoup d’outils (voir l’encadré). Maintenant, il nous faut des politiciens ayant la vision et le courage de les utiliser.

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