Un volet clé de la campagne de droite menée par les grandes sociétés dans leur quête de domination mondiale au cours des quelques dernières décennies a été une attaque concertée contre le secteur public. Donc, nous entendons (et parfois nous y contribuons) sans cesse les mêmes termes clichés utilisés pour qualifier les lacunes gouvernementales : « gaspillage », « inefficacité », « lourdeur bureaucratique », « fonctionnaires peu travaillants et surpayés ».
À se fier à cette propagande corporative, le gouvernement ne fait rien sauf distribuer de l’argent aux entreprises que le secteur privé ne pourrait pas faire mieux, plus efficacement et à meilleur coût grâce aux lois de la concurrence des marchés.
Au cours des quelques dernières décennies, nous avons été témoins, au Canada et partout dans le monde, de gouvernements de droite (et même de centre-droite) qui non seulement vendent à rabais ou donnent carrément les services publics au privé, mais aussi se désistent d’entreprendre des investissements publics ou des activités de réglementation qui répondent pourtant au gros bon sens. Bien que l’ancienne première ministre britannique Margaret Thatcher ait été la « reine de la privatisation », peu de pays ou de gouvernements ont été épargnés de la maladie de la privatisation.
Ici au Canada, une forte pression de privatisation s’exerce aux paliers fédéral, provincial et municipal à la fois. Nous avons été témoins de la vente de lignes aériennes, de chemins de fer et de services publics de propriété publique. Si elles ne sont pas carrément privatisées, nombre de fonctions publiques essentielles (par ex., la sécurité dans les transports) sont confiées à des agences quasi-privées qui ne rendent pas de comptes au public et agissent comme si elles étaient des entreprises privées. Des fonctions essentielles sont ainsi imparties au secteur privé. Les réglementations sur la sécurité ou d’autres normes encore (la « lourdeur bureaucratique ») sont éliminées ou affaiblies, détruisant ainsi les systèmes de surveillance et de responsabilité à l’égard du public.
Même dans des secteurs publics tels que l’éducation et les soins de santé, nous constatons une croissance du nombre de prestataires privés à but lucratif dans le système. Des pièces de plus en plus importantes (programmes, administration d’examens dans les écoles, examens médicaux, services d’entretien ménager, voire administration des hôpitaux) sont vendues aux amis et aux supporters de nos élus.
La privatisation offre deux avantages à l’élite du secteur privé. Elle affaiblit le pouvoir démocratique des gouvernements, le seul pouvoir capable de faire contrepoids à leur propre pouvoir. De plus, elle offre de formidables possibilités de s’enrichir (ou de s’enrichir encore plus) par la conclusion d’ententes de faveur.
Afin d’enraciner et de renforcer la campagne mondiale de privatisation, l’élite du secteur privé a fait enchâsser des dispositions sur la « protection des investisseurs » dans des accords commerciaux tels que l’ALENA, des dispositions qui ont pour effet de rendre difficile ou impossible de maintenir en place ou a fortiori développer les programmes publics. De plus, les cadres du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale forcent des pays vulnérables à plier devant la magie des marchés et de « réformer » leurs systèmes en privatisant les régimes de retraite, l’approvisionnement en eau et une panoplie d’autres secteurs d’activités. Les résultats varient de négatifs à désastreux, particulièrement pour les segments les plus pauvres de leur population.
Pourtant, malgré que leurs propres études font clairement état des problèmes majeurs découlant de la privatisation de services publics, les agences internationales continuent de promouvoir cet outil.
Si l’étiquette de la privatisation est devenue un fardeau politique, les privatiseurs usent de créativité et inventent de nouveaux modèles et de nouvelles désignations : « diversification des modes de prestation des services » ou « partenariats public-privé » (PPP). Au lieu d’être vendues, des installations publiques sont concédées à des investisseurs publics par la voie de baux de longue durée qui garantissent les profits et ne prévoient que peu de contrôles. Nonobstant le nom que porte le programme, les frais faramineux et les profits garantis qui y sont associés sont très lucratifs pour celles et ceux qui connaissent les bonnes personnes.
En Ontario, le gouvernement McGuinty, élu sur la promesse de contrer les PPP des conservateurs, a depuis mis sur pied un programme privé d’infrastructures de 30 milliards $ qui est en tous points identique à celui jadis proposé par les conservateurs, à l’exception que la désignation PPP n’y est pas utilisée.
Les deux arguments communément invoqués pour justifier la privatisation sont les suivants : déplacer les emplois vers le secteur privé accroît l’efficacité en raison de la pression exercée par la concurrence (habituellement, pour diminuer les salaires); ou les gouvernements n’ont pas les moyens de faire les investissements qui s’imposent. Dans presque tous les cas, il est facile de démontrer que ces arguments sont faux.
Même la Banque mondiale avoue maintenant que les programmes de privatisation de l’eau ne sont habituellement pas plus efficaces que les programmes publics et qu’ils minent les services rendus aux personnes les plus pauvres dont les besoins sont les plus criants. La preuve recueillie dans nombre de pays démontre clairement que les régimes de retraite privés sont beaucoup moins efficaces que les régimes publics. Quant aux soins de santé, il nous suffit de comparer le système très privatisé et très peu efficace des États-Unis au système de soins de santé en place dans pratiquement tous les autres pays industrialisés de la planète pour arriver à la conclusion que les systèmes publics livrent de meilleurs résultats à des coûts fort moindres.
Pour ce qui est de l’argument de l’« abordabilité », un argument employé partout au Canada pour promouvoir la construction et l’exploitation privées de nouvelles infrastructures routes, ponts, hôpitaux, écoles , c’est clairement un non-sens.
Le coût du capital représente une partie majeure du coût de tout investissement d’infrastructure. Tout groupe privé paie considérablement plus pour obtenir du capital (il suffit de consulter les taux d’intérêt affichés dans les pages économiques pour constater que les taux d’intérêt offerts sur les obligations gouvernementales sont beaucoup moins élevés que les taux payés même par les sociétés privées de premier ordre). En conséquence, les projets financés par le secteur public démarrent avec un énorme avantage en termes de coûts. Lorsqu’on y ajoute les profits garantis qu’exigent les investisseurs privés en plus des honoraires astronomiques que réclament les avocats et les entremetteurs, les projets privés finissent habituellement par coûter de 30 % à 40 % de plus que ceux d’investissement public. Aucun mesure d’efficacité tributaire du marché (y compris la réduction du salaire des travailleurs) ne peut compenser ces coûts supplémentaires. Nous finissons donc par payer beaucoup plus (l’autoroute 407 au nord de Toronto en est un exemple éloquent) ou avoir droit à des services de plus piètre qualité. Parfois, nous payons plus et obtenons moins. Et personne n’est imputable au public.
Donc, si ces ententes sont si mauvaises, pourquoi les gouvernements persistent-ils à pousser ces terribles initiatives de privatisation? Bien, en partie parce qu’ils peuvent les dissimuler. De telles ententes peuvent être effacées des livres par des pratiques comptables « à la Enron » de sorte que le véritable coût ne soit connu que plus tard, bien après que les politiciens qui en étaient « responsables » ont quitté. Les gens qui organisent de tels stratagèmes s’enrichissent très vite et exercent activement leur influence sur les politiciens.
Il est ironique que les gestionnaires de certains des gros régimes de retraite du secteur public dont les cotisants se font avoir par la privatisation sont de grands promoteurs de ces schèmes parce qu’ils semblent offrir un rendement élevé à faible risque. Les risques peuvent être plus importants qu’ils le semblent parce que ces ententes peuvent être si criblées de failles qu’elles finissent par s’effondrer laissant les régimes de retraite à payer les pots cassés. Le vieil adage s’applique toujours : « Si ça semble trop beau pour être vrai, il y a probablement anguille sous roche ».
Pendant que certaines personnes s’enrichissent, nous les autres payons sans même savoir ce qui se passe habituellement. Les détails des contrats sont rarement divulgués au public et, même lorsqu’ils le sont, il est habituellement trop tard pour les modifier. Bien entendu, si les faits finissent par être connus, on nous répond que ce n’est qu’un exemple de plus démontrant l’inefficacité des gouvernements et la nécessité de privatiser davantage.
Il est très important que nous fassions la lumière sur toutes les initiatives de privatisation afin d’exposer les bricolages, les mauvaises ententes et les désastres qu’elles dissimulent. Au Canada, nous sommes engagés dans une lutte tous azimuts contre tous les paliers gouvernementaux. Les soins de santé, l’éducation, les infrastructures, les services publics, même notre régime de retraite public sont continuellement pris d’assaut par des intérêts privés. Les profits potentiels sont trop élevés pour qu’ils lâchent prise. Nous devons donc nous préparer à livrer une longue bataille.
Mais il est essentiel que nous la livrions, cette bataille, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour nos enfants et leurs enfants.