RÉGIME NATIONAL D’ASSURANCE-MÉDICAMENTS Nous n’avons pas les moyens de nous en passer

Malgré que ce sont les salles d’urgence des hôpitaux et les listes de patients en attente d’une chirurgie qui défraient la chronique la plupart du temps, c’est la montée vertigineuse du coût des médicaments sur ordonnance qui représente le principal facteur inflationniste touchant notre système de soins de santé.

Le Canada consacre près de 20 milliards $ annuellement à l’achat de médicaments sur ordonnance, ce qui représente une augmentation de plus de 60 % au cours des 10 dernières années. Aujourd’hui, nous dépensons plus sur des médicaments que sur des médecins – soit plus de 16 % de toutes les dépenses en soins de santé. Seules les dépenses hospitalières sont plus élevées.

Cette explosion des coûts est alimentée par la mise en marché continue de nouveaux médicaments plus coûteux. Bien qu’un faible pourcentage de ces nouveaux médicaments offrent de réels avantages, la plupart n’offrent rien de plus que les médicaments ou thérapies existants, à l’exception qu’ils permettent aux compagnies pharmaceutiques de prolonger la protection conférée par leurs brevets et un motif pour facturer des prix plus élevés et gonfler leurs profits.

Une étude menée sur les nouveaux médicaments brevetés entre 1990 et 2003 a démontré que seulement 12 % de ceux-ci constituaient une amélioration considérable par rapport aux traitements existants.

Étant donné que la plupart des médicaments succédanés n’ont rien à offrir de plus qu’un prix plus élevé, les compagnies pharmaceutiques consacrent des montants astronomiques à leur promotion et leur mise en marché. Vous avez probablement déjà vu leurs réclames vantant combien elles dépensent en recherche, mais en fait, elles dépensent trois fois plus en publicité qu’en recherche. Outre la publicité visant directement les consommateurs, les compagnies pharmaceutiques dépensent 37 000 $ par année par médecin au Canada en échantillons de médicaments, en frais de représentation, en congrès, en voyages et en cadeaux.

De plus, les compagnies pharmaceutiques financent et contrôlent les essais menés sur leurs produits. Il y va évidemment de leurs intérêts de ne pas divulguer de résultats négatifs. De récents rapports sur des problèmes découlant de traitements hormonaux substitutifs et de la prise d’analgésiques tels que Vioxx ne sont que les plus récents exemples des dangers inhérents au système.

Les compagnies pharmaceutiques disposent de beaucoup d’argent pour s’acheter de l’influence politique. Au Canada, elles ont très bien réussi à maintenir des prix élevés en faisant prolonger la protection conférée par leurs brevets. Aux États-Unis, les compagnies pharmaceutiques ont été assez puissantes pour rendre illégale toute tentative gouvernementale de négocier des remises quantitatives raisonnables dans le cadre du nouveau régime d’assurance-médicaments pour les aînés. Les compagnies pharmaceutiques exercent une influence majeure pour faire enchâsser dans les accords commerciaux internationaux des dispositions protégeant leurs profits de monopole partout dans le monde. En conséquence, l’industrie pharmaceutique mondiale produit constamment des profits exorbitants qui font l’envie même des sociétés pétrolières.

Pendant que les compagnies pharmaceutiques réalisent des gains, tout le reste du monde ou presque en sort perdant. Les activités de recherche visent à maximiser les profits plutôt que les bienfaits pour la santé. La montée en flèche du coût des médicaments exerce d’énormes pressions sur notre régime public de soins de santé, nos régimes d’avantages sociaux et nos familles.

Un peu moins de la moitié de tous les coûts associés aux médicaments sur ordonnance au Canada sont payés par le régime public (nos impôts) soit par des hôpitaux soit par des régimes d’assurance-médicaments provinciaux qui couvrent les aînés et d’autres personnes à faible revenu.

Les employeurs paient environ le tiers du coût total des médicaments par l’entremise de régimes d’assurance-médicaments privés. Les médicaments sur ordonnance représentent les coûts de main-d’œuvre qui augmentent le plus rapidement. Les primes des régimes d’assurance-médicaments augmentent de 10 % à 15 % par année, ce qui exerce une pression pour réduire la couverture ou couper davantage. La couverture des personnes retraitées est particulièrement problématique. Au bout du compte, ce sont les travailleuses et travailleurs qui paient le coût des médicaments et, si la tendance actuelle des coûts se maintient, les régimes d’assurance-médicaments deviendront insoutenables.

Les particuliers paient directement quelque 20 % du coût de leurs médicaments sur ordonnance par l’imposition d’une coassurance, par des exclusions de couverture imposées aux assurés ou par le fait que certaines personnes ne jouissent d’aucune couverture. Plus de 40 % des travailleuses et travailleurs ne bénéficient d’aucune assurance-médicaments en milieu de travail. Plus d’un million de Canadiens ne sont pas assurés et consacrent plus de 4,5 % de leur revenu familial brut à l’achat de médicaments sur ordonnance.

Le système est très inefficace. Beaucoup de gens prennent des médicaments qui ne leur offrent aucun bienfait réel (ou qui pourraient être remplacés par des médicaments moins coûteux ou d’autres traitements) tandis que nombre d’autres passent entre les mailles du système et ne peuvent se payer les médicaments dont ils ont besoin. Il en coûte près de 2 milliards $ annuellement juste pour administrer les régimes privés d’assurance-médicaments.

Les premiers ministres provinciaux et les libéraux de Paul Martin avaient mis sur pied une commission d’étude en 2004 chargée d’élaborer une stratégie relativement à un régime national d’assurance-médicaments et de déposer son rapport d’ici juin 2006. Bien que le gouvernement fédéral doive verser une contribution pécuniaire considérable au régime national d’assurance-médicaments, il est essentiel que cette stratégie s’étende au-delà de la simple allocation de fonds fédéraux aux programmes provinciaux déjà en place. Aucun régime national d’assurance-médicaments ne sera viable sur le plan financier à moins qu’il n’englobe le système tout entier et s’attaque directement aux questions des coûts et de l’efficacité.

Dans son récent document d’orientation intitulé En obtenir plus à meilleur compte, la Coalition canadienne de la santé propose un régime national d’assurance-médicaments qui s’attaquerait aux questions des coûts et de l’efficacité de même que de l’accès universel et de l’équité.

La CCS propose un régime d’assurance-médicaments national, universel et public (parmi les 25 pays à économie dominante membres de l’OCDE, seuls le Canada et les États-Unis n’en ont pas un). Ce régime assurerait un accès gratuit aux médicaments sur ordonnance essentiels dont bénéficierait l’ensemble de la population canadienne, mettant ainsi fin à l’actuel ensemble disparate de régimes d’assurance provinciaux et privés, criblé de failles et d’iniquités.

Un système national à payeur unique se traduirait par des économies considérables en frais administratifs. Il permettrait à l’acheteur national unique à négocier des prix bien plus avantageux auprès des compagnies pharmaceutiques (nous faisons meilleure figure que les États-Unis à ce chapitre, mais sommes beaucoup moins efficaces que d’autres pays qui négocient à l’échelle nationale). Toutefois, les économies les plus importantes résulteraient de l’élimination de dépenses utiles sur des médicaments succédanés très coûteux et des médicaments prescrits en l’absence de véritables preuves de leurs bienfaits pour la santé.

La question se pose à savoir si le nombre élevé de personnes qui prennent actuellement des médicaments pour contrôler leur hypertension ou leur taux de cholestérol élevé est le résultat des données cliniques limitées sur les bienfaits ou encore du marketing. Ce qui est évident est le fait que les compagnies pharmaceutiques qui en bénéficient ne devraient pas être celles à prendre les décisions concernant la sécurité ou la nécessité des médicaments qu’elles mettent en marché.

Il nous faut une « formule » nationale qui ne couvre que les médicaments économiques et sécuritaires. Nous devons éliminer la publicité et la promotion de médicaments en l’absence de preuves concrètes de leurs bienfaits. Nous devons nous doter d’un système qui assure une évaluation indépendante de l’efficacité des médicaments et des sources indépendantes de données fiables à l’intention des professionnels de la santé – pour non seulement diminuer les coûts mais aussi hausser la sécurité.

Un régime national et public d’assurance-médicaments qui est accessible, sécuritaire, abordable et économique est une question de gros bon sens. Il aurait dû être mis sur pied il y a longtemps. Tout le monde économiserait – familles, employeurs, contribuables – et nous en sortirions probablement en meilleure santé.

Cependant, ce ne sera pas facile. Les compagnies pharmaceutiques et les assureurs n’abandonneront pas leur vache à lait sacrée sans mener une lutte acharnée. Mais c’est une lutte que nous n’avons pas les moyens de perdre.

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