Le pouvoir des sociétés
et la responsabilité

Par Louis Erlichman
Directeur canadien des recherches
Nous vivons dans une ère d’information facile. Il vous suffit de poser une question dans Internet, et vous serez immédiatement enseveli de réponses.

Lorsque j’ai commencé à travailler pour l’AIM à la fin des années 1970, obtenir des données financières publiques était un exercice ardu et fastidieux. Il fallait mener des recherches dans des répertoires qui n’étaient pas à jour, se rendre à la bibliothèque et attendre de recevoir les rapports annuels dans la poste. Aujourd’hui, j’ai un accès quasi instantané à des piles de documents dans Internet, sans parler d’opinions, de conseils en matière de placements et de perspectives.

La question qui se pose aujourd’hui n’est pas comment obtenir des renseignements financiers mais plutôt comment les utiliser. Comment peut-on parcourir, comprendre et utiliser l’information? Et maintenant, à la lumière des scandales qui ont récemment secoué le monde comptable, l’autre question qui se pose fréquemment est la suivante : Puis-je vraiment me fier à la véracité des données financières qu’on me présente?

Les sociétés ont toujours maintenu plusieurs types de comptes, chacun servant à différentes fins. Elles maintiennent un ensemble de chiffres à des fins fiscales, et l’objectif est habituellement de minimiser les impôts dus. Elles utilisent des systèmes comptables internes pour fins de gestion ou encore pour fixer des objectifs ou des incitatifs pour les divisions de l’entreprise. Ensuite, il y a les comptes accessibles du public, destinés aux actionnaires et aux investisseurs, qui font habituellement voir l’entreprise d’une perspective positive. Le bénéfice net varie considérablement d’un compte à l’autre, car chacun sert à des fins différentes.

Le système capitaliste est axé sur la libre entreprise et est sensé reposer sur des marchés ouverts et transparents. Le libre accès à l’information est donc au cœur du système. Pour que les gens puissent prendre de saines décisions d’investissement pour assurer l’efficacité des marchés, ils ont besoin de renseignements fiables. Pour que le système soit équitable, tout le monde doit avoir accès aux mêmes données.

Le marché boursier représente la quintessence du système. Quotidiennement, n’importe qui (ayant l’argent nécessaire) peut acheter ou vendre des actions ordinaires – littéralement une part – de toute société inscrite en bourse, ou société ouverte au public. On dit société « ouverte au public » non pas parce qu’elle est la propriété de tout le public ou est au service du bien public, mais plutôt parce que la propriété est privée mais ouverte. À l’opposé, les entreprises « privées » sont des entreprises ayant peu d’actionnaires et dont les actions ne sont habituellement pas mises en vente.

Le cours des titres est fixé par l’offre et la demande dans le marché. Théoriquement, puisque les titres représentent la propriété d’une partie de l’entreprise, leur cours doit refléter la valeur des actifs de l’entreprise et les prévisions de profits futurs. Toutefois, le cours des titres n’a habituellement peu à voir avec l’actif de l’entreprise ou l’estimation de ses bénéfices futurs. Le cours varie plutôt lorsqu’on s’attend à ce que le prix augmente ou diminue à court terme, lorsqu’on s’attend à ce que le marché se déplace dans son ensemble ou – souvent– pour aucune raison apparente du tout.

En théorie, le marché se déplace sur la base de renseignements reçus. Toutefois, quoiqu’il soit de plus en plus facile d’obtenir les données financières, les décisions d’investissement ne sont pas pour autant plus faciles à prendre parce que de l’information nouvelle voit continuellement le jour pour influencer les décisions de placement ou le cours des titres. Les entreprises qui diffusent de l’information présentent des perspectives positives ou négatives tandis que les analystes, les journalistes et votre voisin immédiat formulent des recommandations sur les titres que vous devriez acheter ou vendre.

L’information financière la plus solide et la plus fiable se trouve habituellement dans les états financiers vérifiés d’une entreprise. Les états financiers dressent le résumé des comptes de la société. Ce sont habituellement les sociétés ouvertes au public qui en produisent pour présenter le détail de l’actif et du passif, des profits et des pertes ainsi qu’une foule d’autres renseignements sur l’entreprise.

Ces comptes sont « vérifiés » par des firmes comptables externes qui étudient les bilans internes de la société et attestent, après quelques tests sur échantillonnage, que ces bilans reflètent adéquatement la situation financière de l’entreprise à leur avis professionnel. Les comptes sont sensés respecter un ensemble de lignes directrices établies par les comptables eux-mêmes, ce qu’on nomme les principes comptables généralement reconnus (PCGR).

Les états financiers vérifiés sont supposés constituer une base solide permettant aux investisseurs de prendre des décisions éclairées. Toutefois, même des états financiers vérifiés préparés conformément aux PCGR doivent être lus d’un œil critique. Les chiffres « fixes » présentés dans les états financiers sont des données historiques – portant sur les événements du dernier trimestre, de la dernière année ou des dernières années. Ils ne vous donnent aucune indication quant à l’avenir, ce qui devrait en théorie dicter la valeur de toute entreprise. Et même les données historiques peuvent être mises en doute puisque les PCGR offrent une liberté d’action suffisante pour modifier les profits ou la valeur de l’actif de façon marquée.

Par exemple, prenons le cas d’une entreprise aérospatiale qui a en poche un contrat sur plusieurs années pour fabriquer une pièce d’aéronef, laquelle fabrication nécessitera beaucoup de recherche et de développement dès le départ. Pour calculer ses coûts et ses profits, l’entreprise peut choisir d’étaler ses dépenses sur la durée prévue du contrat, ce qui équivaut à imputer une fraction des coûts à chaque pièce fabriquée et vendue.

La différence marquée est au niveau du bénéfice net, car les profits varieront si l’entreprise prévoit vendre 200 ou 1000 de ces pièces sur une période de 5 ou de 20 ans. Si vous prévoyez vendre plus de pièces sur une période plus courte, vous pourrez imputer moins de frais de recherche et de développement par pièce et donc accroître votre profit apparent pendant quelques années. Toutefois, si les ventes réelles sont inférieures aux prévisions, vous serez tôt ou tard aux prises avec une perte inattendue.

Récemment, nous avons été témoins de grandes entreprises de prestige qui non seulement poussaient les limites des PCGR mais aussi franchissaient carrément la ligne, grâce à la collaboration des vérificateurs externes prétendument indépendants. Aux yeux des dirigeants, des gains énormes étaient possibles en exagérant les profits ou la valeur des actifs, en gonflant le cours du titre, en se versant des primes et en accusant des profits considérables grâce aux options d’achat d’actions. Dans tous les cas, dans un marché prospère où la plupart des investisseurs cherchent à s’enrichir rapidement, ils n’étudient pas les états financiers très attentivement de toute façon.

Pour les firmes comptables, pour qui la vérification est devenue une activité secondaire au profit des services de consultation d’affaires plus lucratifs, la collusion avec les dirigeants malhonnêtes semblait être une bonne affaire.

Bien que la presse d’affaires (et celle de la Maison blanche) se soit montrée très arrogante quant à l’avidité excessive, ce type d’activité est véritablement endémique dans le système, dont le but est de maximiser les profits et les gains personnels. Si certaines personnes perdent, ça fait partie du jeu et gagner devient donc une source encore plus grande de plaisir.

Pour être franc, ceux du monde des affaires qui louangent le marché et ceux qui dirigent nos gouvernements depuis les récentes années soutiennent que l’imposition de règlements pour protéger l’intérêt public ne ferait que nuire au fonctionnement « efficace » des marchés. Selon eux, nous devons réduire – et non augmenter – le nombre de règlements.

C’est à chacun d’entre nous que revient la décision de juger si un investissement est un bon placement et nous n’avons donc personne autre que nous-mêmes à blâmer si nous avons pris notre décision sur la base de faux renseignements. C’est la vie, c’est le marché. Et si certains hauts dirigeants ont fait des fortunes parce qu’ils ont su quand vendre, c’est grâce à leur sens aigu des affaires. Les transactions d’initié ne sont qu’un des avantages réservés aux initiés (demandez-le à George W. Bush).

Ce n’est peut-être pas juste en apparence, mais s’agit-il de crimes sans victimes? Ou les seules victimes ne sont-elles que les riches investisseurs qui auraient dû le savoir? Bien, si vous avez investi dans le marché boursier, que ce soit directement ou en passant par un fonds commun de placement, et avez perdu de l’argent lorsque le cours gonflé des titres s’est écroulé, ces biens mal acquis sont sortis de vos poches. Et puisque la plupart des syndiqués participent à un régime de retraite qui investit dans le marché boursier, la plupart d’entre nous avons été volés, directement ou indirectement.

Mis à part tout cela, personne d’entre nous n’est isolé du marché boursier. Il est au centre de notre système économique. Il dicte les actions des sociétés, des gouvernements et des consommateurs. Une période de prospérité du marché boursier peut alimenter la croissance économique et créer des emplois (quoique de bonnes politiques gouvernementales le fassent plus efficacement) tandis que les répercussions d’un marasme du marché boursier se font sentir dans l’économie réelle, plus particulièrement au niveau de la croissance économique et des emplois. Les déboires du marché boursier peuvent nuire au gagne-pain de nous tous, même si nous avons jamais joué à la bourse.

Pour le meilleur et pour le pire, notre système économique repose sur des institutions telles que le marché boursier. Surtout à la suite d’une longue période de prospérité du marché boursier comme celle que nous avons connue au cours des deux dernières décennies, un repli marqué du marché et l’exposition aux lacunes du marché poussent les investisseurs à s’interroger sur le concept voulant que quiconque peut s’enrichir facilement en jouant les marchés.

Comble d’ironie, une campagne est menée au Canada, aux États-Unis et dans plusieurs autres pays pour faire convertir les systèmes de pension gouvernementale en comptes d’épargnant, ce qui ferait en sorte que notre pension gouvernementale dépendrait de l’état de notre propre portefeuille de placements. Bien que cela constituerait une veine riche pour l’industrie des placements, qui nous chargerait des frais pour investir notre argent, une telle conversion nuirait à toutes fins pratiques à la sécurité de notre revenu de retraite. Au Canada, plus des trois quarts des personnes âgées tirent plus de la moitié de leurs revenus de leur pension gouvernementale.

Bien que les scandales qui frappent actuellement le domaine comptable ainsi que l’effondrement du marché boursier aient réduit au ridicule l’idée de « privatiser » nos pensions gouvernementales, nous devons demeurer vigilants. La privatisation se traduirait par d’énormes profits pour Bay Street et Wall Street, et ils n’abandonneront pas facilement.

Après des replis et des scandales précédents, notamment à la fin du 19e siècle et au cours des années 1930, on a tenté de réglementer le marché boursier pour le rendre plus équitable et plus stable. Malheureusement, le pouvoir des promoteurs du libre marché semble être profondément enraciné. Quelques boucs émissaires prestigieux du monde des affaires sont offerts en sacrifices humaines pour protéger leurs camarades, mais il est peu probable que cette ronde de scandales produise une réforme durable du marché ou des normes comptables.
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