ZOMBIES

Par Louis Erlichman
Directeur canadien des recherches

Dans l’article sur les soins de santé que j’ai rédigé pour le numéro d’avril-juin 2001 du Journal de l’AIM, j’invoquais un certain nombre de mythes qui circulent dans le domaine de la santé et que l’économiste de la santé Robert Evans qualifie de zombies, puisqu’ils se rapportent à des idées communes mais fausses qui refusent de disparaître et qui continuent d’errer en saccageant tout sur leur chemin.

Voici quelques-uns des zombies les plus courants :

Les soins de santé sont un produit parmi tant d’autres, et les gens devraient pouvoir en acheter comme bon leur semble.

Les soins de santé ne sont pas un produit parmi tant d’autres. Outre la consultation initiale d’un médecin, ce sont des professionnels de la santé qui contrôlent notre accès au système médical, surtout aux composants les plus coûteux du système. Que nous subissions une intervention chirurgicale à cœur ouvert ne relève pas de notre volonté personnelle. Il s’agit plutôt d’une décision prise en fonction d’une opinion médicale et de la disponibilité des ressources.

Même si nous avions tous l’argent nécessaire pour nous payer une chirurgie cardiaque, nous ne pourrions pas tout organiser nous-mêmes. Cette chirurgie ne pourrait être pratiquée que si les installations nécessaires avaient été érigées et le personnel formé. L’accès à des services de santé jugés nécessaires doit être un droit, et ce n’est pas en optant pour un système davantage « dicté par le marché » que nous réussirons à rendre les services de santé plus efficaces, économiques ou équitables.

Les marchés qui sont efficaces dépendent d’une capacité excédentaire, et donc excessive, pour stimuler la concurrence. En conséquence, l’injection d’un grand nombre de stimulants du marché dans les soins de santé risque davantage d’augmenter les coûts que de les réduire. Le système américain gonflé à bloc est la plus belle preuve de l’échec du concept de marché appliqué aux soins de la santé. Les Américains paient beaucoup plus et bénéficient de beaucoup moins en termes de résultats (des millions de citoyens n’ont aucune couverture médicale, l’espérance de vie est moins élevée, etc.).

Dans un système formé d’installations à but lucratif, les propriétaires de ces installations sont incités à en promouvoir l’utilisation, qu’elle soit jugée médicalement nécessaire ou non. Le propriétaire d’un tomodensitomètre ou une clinique qui fait des pontages sera d’autant plus enclin à recommander un examen tomodensitométrique ou un pontage que quelqu’un qui n’a aucun intérêt direct dans l’équipement qu’il utilise. Un système à but non lucratif permet d’allouer les ressources en fonction des besoins plutôt que du profit.

Si nous pouvons soumettre d’autres biens essentiels tels que la nourriture et le logement aux lois du marché, pourquoi pas les soins de santé?

Il existe une différence fondamentale entre les soins de santé et d’autres biens dits essentiels. Une des principales caractéristiques de toute couverture médicale est l’assurance « en cas de catastrophe ». Contrairement à la nourriture et au logement, dont les besoins d’une personne demeurent relativement stables et prévisibles, il est courant de voir une personne qui n’a presque jamais eu recours aux services de santé au fil des années devoir soudainement débourser des montants faramineux à la suite d’un accident ou des premiers signes d’une maladie grave. Tel que constaté aux États-Unis, les assureurs privés tentent de leur mieux d’éviter les personnes « à risque élevé » et de limiter leur responsabilité en ce qui trait à la couverture en cas de catastrophe. Ils choisissent plutôt de diriger ces personnes vers le système public, une mesure qui se traduit par de meilleurs résultats nets pour eux mais qui ne permet de réaliser aucune économie dans le système dans son ensemble.

Le Canada entretient un régime d’assurance-maladie socialiste et très bureaucratisé.

En fait, le Canada s’est classé au 19e rang parmi 22 pays occidentaux industrialisés en 1997 en ce qui concerne le pourcentage des dépenses totales de soins de santé qui est payé par l’État. Il est intéressant de noter que les États-Unis – dont le gouvernement investit le moins en soins de santé – a inévitablement le système le plus bureaucratisé du monde, un système qui est engorgé par les restrictions et la paperasse imposées par les assureurs privés et les organisations de soins intégrés de santé (OSIS). Le modèle américain prouve hors de tout doute qu’une assurance privée offre au bénéficiaire moins de choix qu’un régime public.

Ce n’est que parce que le système américain est tellement inefficace et que les États-Unis dépensent plus dans leur ensemble sur les soins de santé que quelconque autre pays que les dépenses gouvernementales en soins de santé représentaient, en 1997, un pourcentage plus élevé du produit intérieur produit aux États-Unis qu’au Canada.

L’imposition de tickets modérateurs réduira les coûts en coupant le nombre de consultations médicales inutiles dans les hôpitaux et les cliniques.

Nonobstant le fait que les tickets modérateurs sont très discriminatoires et qu’ils ne découragent que les gens les plus pauvres à consulter un médecin même lorsque c’est justifié et nécessaire (à moins que les tickets modérateurs imposés ne soient très élevés, dans lequel cas ils décourageront également beaucoup de gens de la classe moyenne), ils contribueront probablement à une augmentation des coûts totaux des soins de santé.

La consultation initiale d’un médecin ou en clinique est le service qui en coûte le moins au système. En décourageant de telles consultations, on diminue du même coup la probabilité de détecter et de traiter les troubles de santé de manière précoce. En conséquence, le recours à des mesures beaucoup plus coûteuses telles que la chirurgie et l’hospitalisation augmentera.

Les installations à but lucratif désengorgeront le réseau public et élimineront les listes d’attente.

Cette proposition est fondamentalement contradictoire. Le succès d’un régime à but lucratif dépend de l’insuffisance des ressources publiques. Pourquoi quelqu’un choisirait-il de payer pour des tests ou des soins de qualité dont il peut se prévaloir gratuitement dans le réseau public? Les fournisseurs de soins privés qui exploitent des installations à but lucratif sont très motivés à miner le système public. S’il s’avère nécessaire d’ajouter des installations ou des services, cela pourra être fait plus économiquement et plus efficacement dans un réseau à but non lucratif.

Table des matières pour les articles


L'Association internationale des machinistes et des travailleurs et travailleuses de l'aérospatiale
15, Gervais Drive, bureau 707, North York (Ontario) M3C 1Y8
Tél : (416) 386-1789 Télécopieur : (416) 386-0210 info@iamaw.ca